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De l’autre côté du lit (Nouvelle)

L’autre côté du lit

 

Il vient tout juste de partir. Le côté gauche du lit – celui du cœur – d’ordinaire si froid, est encore tout chaud. Combien de temps avant que cette chaleur disparaisse? Vingt minutes et l’illusion sera dissipée. Dans vingt minutes, il aura terminé de traverser la ville et vous vous préparerez à souper ensemble dans votre condo de l’Ouest de l’île. Il m’arrive de plus en plus souvent de songer à ce quotidien qu’il partage avec toi, duquel je me sens exclue.

Avant, je ne pensais jamais à toi. C’est seulement depuis ce fameux matin, celui où je t’ai croisée dans l’ascenseur, que tu me hantes. C’était une rencontre somme toute plutôt banale. Lumière glauque réfléchissant sur les portes en stainless. Odeur de café. La voix de Bertrant Cantat dans mes oreilles, ‘’s’il arrive qu’un anglais vienne me visiter…’’. Quelles paroles de circonstance. J’ai retenu la porte pour que tu puisses entrer et j’ai lu un merci sur tes lèvres. Betrand Cantat me parlait maintenant de sérénité, une sérénité que j’étais loin d’incarner à ce moment précis. Cette rencontre, dont tu ne dois pas te souvenir, m’a bouleversée au point de m’obliger à sauter cette chanson quand j’écoute mon disque de Noir Désir.

Dans l’ascenseur, tu me faisais face. Le choc. J’ai reconnu tes longs cheveux roux et j’ai entendu la fille qui était avec toi prononcer ton nom. Je ne t’avais jamais vue avant, mais une collègue àa moi t’avait si bien décrite. J’ai su tout de suite que c’était toi, et j’ai vacillé sentant que je me décolorais jusqu’à la transparence. C’est vrai, Mélanie, que tu es très belle. Il était à peine huit heures, trop tôt pour ce genre d’émotions. J’avais l’impression que la cage d’ascenseur se rétrécissait, créant une oppressante proximité entre toi et moi alors que j’aurais tant voulu te fuir. J’ai fermé les yeux, à la fois pour ne plus te voir et pour chasser la nausée qui m’avait assaillie, probablement pas à cause de cette écoeurante odeur de café qui flottait dans l’espace restreint où nous étions confinées. C’était donc toi.

Depuis ce matin du treize octobre deux mille quatre, mon bonheur et mon malheur se sont mis à dépendre de toi. C’était déjà le cas avant, mais j’arrivais encore à l’ignorer. Tu n’étais pas encore couverte de ce vernis de réalité qui t’habille depuis ce matin-là. Depuis cette minute précise, chaque fois que je l’embrasse, lui, je te vois, toi. Je ne peux plus dissocier ton visage de mes moments d’intimité avec lui. Le pire, c’est que depuis cette fameuse rencontre, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce que doit être votre vie à deux,

Ce soir, après qu’il t’ait préparé à souper, tu feras la vaisselle. Vous écouterez peut-être la télé au poste anglais – on n’écoute pas Virginie quand on marie un anglais. Vous écouterez aussi les nouvelles, en bon petit couple moderne qui se sent concerné par le sort du monde. Après, il se fera tard, et vous travaillez demain. Il te fera peut-être couler un bain, juste pour avoir le plaisir de te laver le dos. C’est son genre. Tu le rejoindras ensuite dans votre lit et vous ferez l’amour d’une manière qui ne ressemble en rien aux ébats assoiffés qu’il me réserve. Il te dira qu’il t’aime entre deux coups de hanches, caressera tes cheveux roux quand ce cera fini. Aura-t-il pensé à moi en te chevauchant? Peu probable, il a choisi une maitresse qui n’a rien en commun avec toi. Tu enfileras un pyjama à la mode, camisole pastel, pantalon au ruban de soie à la taille et vous vous endormirez collé collé pendant que je ferai semblant de ne pas le chercher dans mon lit dont le côté gauche sera devenu glacial.

J’imagine votre condo aussi bien décoré qu’une page couverture des Idées de ma maison. Des tons chauds sur les murs, un mobilier confortable qui donne dans les beiges, bref, un intérieur accueillant. Votre salle de bain est ensoleillée, il y a une énorme baignoire sur pattes en plein milieu et un grand miroir devant lequel tu te fais belle le matin. Votre chambre est immense, toute blanche, et votre lit prend toute la place. Rideaux de mousseline aux fenêtres qui séparent votre amour du reste du monde. Couette immaculée, jeté rouge vin pour réchauffer vos pieds la nuit. La pièce à côté est presque vide.Tu l’utilises comme bureau, mais elle est essentielle en prévision de l’enfant que vous aurez bientôt, du moins l’espères-tu. Qui sait si tu n’as pas déjà arrêté de prendre la pilule? Alors tu t’endormiras en pensant que vous avez peut-être conçu cet enfant dont vous rêvez.

Ici, moi, je me relèverai et referai le lit. Je trouverai l’enveloppe de condom qui te garantira l’exclusivité des enfants qui auront son nez. Je me rhabillerai et ne me sentirai pas le courage de cuisiner pour moi seule. Je passerai ma veste de cuir, sortirai de mon logement, descendrai les quatre étages et me rendrai à l’épicerie du coin pour acheter n’importe quel mets préparé pour emporter. Je reviendrai ici et mangerai seule, en fixant ma laveuse-sécheuse. Je laverai mon assiette, me ferai couler un bain. J’allumerai des chandelles, mettrai beaucoup beaucoup de mousse et me raconterai à quel point je relaxe, combien je suis bien toute seule. J’utiliserai mon gratte-dos à défaut de ses mains. Je me mettrai au lit, mon cellulaire sur la table de nuit, attendant son message texte. Tout de suite après que les mots ‘’good night sweetie’’ ou ‘’sweet dreams baby’’ se seront affichés sur l’écran de l’appareil, je pourrai m’endormir, ayant soudoyé le chat à grand coups de Minouches au thon pour qu’il vienne dormir contre mon ventre.

Évidemment, votre condo et votre emploi du temps de ce soir sortent tout droit de mon imagination, mais depuis que je t’ai vue ce matin-là, il m’arrive souvent de me demander à quoi ressemble votre vie à deux, et même, à quoi ressemble la vie à deux, point. À mon propre étonnement, d’ailleurs, car c’est un type de vie dont je n’ai jamais voulu, du moins pas pour tout de suite. Je me demande quand même si, moi, je serais heureuse dans ce condo aux tons chauds de l’ouest de l’Île, si cette vie en apparence exemplaire ferait mon bonheur. Je dis ‘’en apparence exemplaire’’, car je suis le témoin privilégié des failles qu’il contient. Du moins, plus que toi… Si c’était moi à ta place, qui dormais dans cette chambre blanche, lui suffirais-je?

La seule chose que je sais, c’est que maintenant, malgré tout l’amour que je porte à mon amant, je ne pourrais en prendre ni en donner plus. Par contre, Mélanie, si tu savais comme je ne dirais pas non à une nuit complète avec lui, avec petit déjeuner inclus.

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